A Port-Gentil, le malaise n’est plus ponctuel. Il est devenu structurel. Il ne concerne plus un dossier isolé, mais une accumulation de situations qui, mises bout à bout, dessinent une réalité inquiétante : celle d’un système judiciaire qui peine à inspirer confiance.
Depuis plusieurs mois, les mêmes interrogations reviennent. Elles traversent les quartiers, les administrations, les familles. Elles reviennent après chaque affaire sensible, après chaque décision contestée, après chaque libération incomprise.
La justice rend-elle encore la justice ?
Les affaires récentes, dont celle de “Papa Nodé”, n’ont fait qu’exposer au grand jour ce que beaucoup soupçonnaient déjà : un décalage croissant entre le travail des forces de sécurité et l’issue judiciaire des dossiers.
D’un côté, des interpellations, des enquêtes, des risques pris sur le terrain. De l’autre, des décisions qui, parfois, donnent le sentiment que tout peut être remis en cause ailleurs, autrement, discrètement.
La Cour d’Appel est souvent pointée du doigt. Mais réduire le problème à un seul niveau serait une erreur. Car le malaise est plus profond. Il traverse aussi certaines juridictions de première instance, y compris dans le domaine civil. Bien sûr, il existe des magistrats intègres, rigoureux, attachés à leur serment. Ils sont réels. Ils tiennent encore la ligne. Mais il faut aussi reconnaître qu’ils ne sont pas seuls dans le système. Et c’est là que la fracture apparaît.
Dans certaines affaires, le sentiment qui domine n’est plus celui d’une décision fondée sur le droit, mais celui d’un verdict influencé par des relations, par des appartenances, par des logiques extérieures au texte de loi. Là où l’on attend une lecture froide et impartiale du droit, certains justiciables disent percevoir des décisions marquées par des biais, des proximités, des intérêts. Ce ressenti, qu’il soit total ou partiel, est dangereux. Parce qu’il alimente une idée simple : tout le monde ne serait pas jugé de la même manière.
Dans ce climat, certains individus développent une assurance troublante. Ils n’hésitent plus à revendiquer des protections, à évoquer des soutiens au sein de l’appareil judiciaire, à défier leurs victimes. Ce n’est plus seulement de la rumeur : c’est un discours qui circule, qui s’installe, qui s’assume. Et ce discours produit des effets concrets.
Quand un individu pense que ses actes resteront impunis, il recommence. Quand il se sent protégé, il va plus loin. Quand il n’a plus peur de la justice, il devient un risque pour tous. C’est ainsi que naissent les récidivistes. Pas seulement par choix individuel, mais aussi parce que le système, à certains moments, ne joue plus pleinement son rôle de régulation.
Et pendant ce temps, les victimes ? Elles se retrouvent face à un double choc : celui de l’injustice subie ; celui d’un système qui ne leur apporte pas toujours réparation. Certaines se taisent. D’autres abandonnent. Beaucoup perdent confiance. Or, une société où les victimes doutent de la justice est une société fragilisée.
Le danger aujourd’hui n’est pas seulement juridique. Il est social. Car si cette perception d’injustice persiste, une rupture peut s’installer entre les institutions et le peuple. Une rupture silencieuse, progressive, mais profonde. Une rupture où la justice n’est plus vue comme un recours, mais comme un espace incertain. Et une fois cette rupture installée, la restaurer devient extrêmement difficile.
La question centrale n’est donc pas de savoir s’il existe des dysfonctionnements. Elle est de savoir comment y répondre. Renforcer l’exigence d’impartialité. Protéger les magistrats intègres. Sanctionner les dérives avérées. Rétablir la cohérence entre enquête, poursuite et jugement.
Sans cela, le risque est clair : voir émerger une société où l’impunité fabrique elle-même la délinquance.
Car chaque décision perçue comme injuste ne s’arrête pas au dossier qu’elle concerne. Elle produit des effets en chaîne. Elle nourrit des comportements. Elle installe des habitudes. Et, au bout de cette chaîne, il n’y a plus seulement des indélicats. Il y a des individus convaincus qu’ils peuvent tout se permettre.














Leave a Reply