Il y a quelque chose de particulier avec les grandes maisons. Lorsqu’elles sont neuves, solides et admirées de tous, personne ne prête attention aux petites fissures qui apparaissent sur les murs. Elles sont discrètes. Presque invisibles. On les regarde parfois sans les voir. Parce que la maison est belle. Parce qu’elle impressionne. Parce qu’elle semble assez solide pour résister à tout.
L’histoire du Gabon ressemble un peu à cela. Pendant de longues années, le pays avançait. Les infrastructures se développaient. L’administration s’étendait. Les écoles formaient des générations de cadres. Les entreprises recrutaient. Les salaires tombaient régulièrement. Le pétrole alimentait les caisses de l’État.
Et, pendant que le pays regardait avec fierté les progrès accomplis, certaines fragilités commençaient silencieusement à s’installer. Non pas du jour au lendemain. Mais lentement. Très lentement. À tel point que peu de personnes s’en inquiétaient réellement.
L’une des premières fissures fut notre rapport à la richesse. Le pétrole avait apporté beaucoup au Gabon. Des routes. Des hôpitaux. Des écoles. Des emplois.
Mais il a également créé une illusion. L’illusion que cette richesse serait éternelle. L’illusion que les ressources du sous-sol suffiraient toujours à résoudre les problèmes de la surface. Peu à peu, le pays s’est habitué à vivre au rythme de cette manne. L’État est devenu le principal moteur de l’économie. Le principal recruteur. Le principal investisseur. Le principal pourvoyeur d’espoir.
Pour des milliers de jeunes, réussir signifiait intégrer la fonction publique ou une grande entreprise liée à l’État. Ce choix n’avait rien de mauvais.
Mais pendant ce temps, l’esprit d’initiative, l’entrepreneuriat et la diversification de l’économie ne progressaient pas au même rythme.
Nous construisions. Mais préparions-nous suffisamment l’avenir ? Nous développions le présent. Mais pensions-nous assez à l’après-pétrole ? C’est une question que l’histoire nous oblige aujourd’hui à nous poser.
Une autre fissure est apparue dans notre rapport au territoire. À Libreville, les projets se multipliaient. Les administrations se concentraient. Les décisions se prenaient.
Mais dans certaines localités de l’intérieur du pays, des citoyens commençaient à ressentir une impression plus difficile à exprimer. L’impression d’être loin. Loin des centres de décision. Loin des opportunités. Loin des promesses du développement dont ils entendaient pourtant parler. Ce sentiment n’était pas encore une colère. Pas encore une revendication. Simplement une interrogation silencieuse.
Pourquoi certains avancent-ils plus vite que d’autres ? Pourquoi certaines régions semblent-elles toujours attendre leur tour ?
Et puis il y avait une autre fissure, plus discrète encore. La plus dangereuse de toutes. L’habitude.
Lorsque les choses fonctionnent pendant longtemps, on finit parfois par croire qu’elles fonctionneront toujours. On cesse de questionner certains choix. On reporte certaines réformes. On remet certains problèmes à demain. Et demain devient une habitude. Puis une décennie. Puis une génération.
Pendant longtemps, le Gabon a continué d’avancer malgré ces fragilités. Parce qu’il disposait encore de ressources. Parce qu’il bénéficiait encore d’une stabilité enviée. Parce que la confiance héritée des générations précédentes continuait de soutenir l’édifice.
Mais toute nation finit un jour par être confrontée à ses propres contradictions. Les fissures que l’on ignore aujourd’hui deviennent souvent les crises de demain. Et c’est précisément ce qui allait progressivement se produire. Car pendant que le pays poursuivait son développement, une autre réalité commençait à émerger.
Une génération nouvelle arrivait. Plus instruite. Plus connectée. Plus exigeante aussi. Une génération qui ne voulait plus seulement entendre parler des promesses d’hier. Elle voulait voir les résultats de son époque.
C’est avec elle qu’allait commencer une nouvelle phase de notre histoire.
Une phase faite d’attentes, d’interrogations, parfois de frustrations. Une phase qui allait progressivement transformer le regard que les Gabonais portaient sur leur pays.
#omi
















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